24 de May de 2024
Martine Gerber
Supplements

Martine Gerber

Sep 19, 2023

Martine Gerber fournit au Radis son jus de pommes, des framboises, et pendant un temps aussi des tisanes, issus de culture biologique. En parlant avec elle je découvre une palette plus ample de produits qui va des fruits secs l’eau de vie de prunes, en passant par le vinaigre de pommes. Mais surtout je découvre une femme avec une vision très claire de ce qui la motive et qui accorde quotidiennement ses choix à ses valeurs.

Ça fait neuf ans qu’elle a fait le choix de devenir paysanne, de manière autodidacte, tout en ayant aussi une casquette travailleuse et coordinatrice sociale, qu’elle va quitter fin décembre 2022. En plus, elle participe au monde de la politique, en tant que députée au Grand Conseil et conseillère communale, chez les VERT.E.S.

Je m’intéresse au parcours qui l’a amenée à ses activités actuelles et j’apprends que son attache au monde agricole vient de loin. Ses parents n´étaient pas des paysans, mais très orientés nature et écologie. Cela a exercé une influence sur la fascination qu’elle ressent face à la position de paysanne. Elle préfère cette dénomination à celle d’agricultrice.

Quand je m’intéresse à sa facette de travailleuse sociale, elle ne la sépare pas de l’approche écologique. Elle soutient que le principe écologique de durabilité repose sur trois piliers : l’environnement, la société et l’économie L’agriculture et la protection de la diversité, certes, sont concernés par ces principes, mais ces derniers interrogent aussi la place de l’humain dans la société, le vivre ensemble ainsi que l’économie qui nous relie. Elle se questionne sur la manière dont ces trois piliers se complètent et se contredisent.

Elle aime son métier. Elle me parle de la responsabilité de travailler la terre et d´élever des troupeaux. Cela soulève des défis en lien avec les valeurs et les choix à faire. Jusqu’où accepter de faire de l’élevage d’animaux destinés à être tués pour nourrir des humains ?  Elle élève des moutons et des ânes. Les premiers mangent de l’herbe et du foin de ses propres  pâturages et fournissent de la viande. Ses ânes pâturent aussi et font des randonnées.

Elle est très claire par rapport à la réalité des petits agriculteurs. L’autonomie n’est plus possible, ils ne sont plus rentables face aux grands producteurs et distributeurs, ceci autant au niveau suisse qu’au niveau international.

Cette agriculture, soutenue par certains projets initiés par l’Etat et la Confédération, représente un biais selon elle, puisqu’il est impossible de vivre de la vente de ces produits. L’agriculture en montage a en plus une particularité, elle n’est pas apte à l’agriculture intensive. La production est limitée et la main d’œuvre très chère, ce qui accentue le peu de rentabilité économique.

Elle n’est pas exempte de moments de découragement, mais ils s’estompent quand elle commence à me parler de la satisfaction que la proximité de ses bêtes lui procure. L’apport des intelligences d’autres espèces, leur générosité, lui permettent une distance qui l’aide aussi à mieux comprendre ce qui se joue chez l’humain.

Le sens du groupe chez les troupeaux génère un sentiment contrasté face aux humains, qui eux, sont devenus des individus répondant à une dynamique de seul-pour-soi-même, et ont perdu la nécessité d’être solidaires.


En tant qu’éleveuse, elle se sent habitée par une responsabilité face au troupeau. Elle fait en sorte qu’il reste sain et prospère en détriment des individus. Le collectif prime. Quand je l’entends me parler du lien entre l’animal et l’humanité, qui remonte à 14 000 ans, et du besoin de mettre de la conscience dans ce lien et cette responsabilité pour ne pas laisser l’élevage aux méthodes industrielles, je me sens transportée à un espace hors du temps. Quelque chose en moi comprend, au-delà de ses mots, le maillon perdu qui parle de notre brèche entre notre véritable nature et le mirage qui nous entoure dans le monde d’aujourd’hui.

En tant qu’éleveuse, comment vit-elle le fait que ses animaux iront à l’abattoir et seront mangés ? Aucun éleveur ne va à l’abattoir content, me dit-elle. C’est toujours un moment délicat, qui les touche et cela appelle à manger en conscience, avec respect, de la même manière qu’elle nous invite à manger en conscience les légumes.

Le message qu’elle adresse aux membres de la coopérative est : » même si vous mangez des produits de qualité et respectueux de l’environnement, ne consommez pas trop et apprenez à produire vous-mêmes. »

Assise à mon bureau, je regarde par la fenêtre et j’envoie à mes deux petits cageots qui constituent un mini potager un regard rempli de reconnaissance. C’est une bien mince contribution à ce chemin vers la sobriété heureuse, mais je me dis : un petit pas après un autre petit pas, on peut ainsi aller loin…..

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